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lundi 16 avril 2018

Mai 2018 : "Le Sacrifice" d'Andreï Tarkovski (1986)


La fin du monde inspire les cinéastes. Catastrophes naturelles, conflits meurtriers immergent civilisations, communautés et individus, dans des scénarios propices aux effets spéciaux et à la dramaturgie. Cette thématique compose le fil rouge des quatrièmes Rendez-vous cinéma de l’ECR (Église de Genève). Parmi les films projetés et débattus, choisir parraine une œuvre plus intérieure, le Sacrifice d’Andreï Tarkovski.

Alexander (Erland Josephson) vit retiré sur une île suédoise, dans une spacieuse demeure, avec son épouse anglaise Adelaïde, leur fils, une gouvernante et une bonne. Alexander est un intellectuel qui a renoncé à une brillante carrière d’acteur de théâtre et qui rumine des idées sombres sur le déclin de la civilisation occidentale : « Nous sommes arrivés à une disharmonie entre le développement matériel et spirituel. Notre civilisation est vraiment malade. Je pense qu’on pourrait étudier le problème et trouver peut-être une solution, s’il n’était pas si tard … trop tard. »
À l’occasion de son anniversaire, il reçoit la visite de sa fille aînée Marta, de Victor, un médecin matérialiste et ami de la famille, et d’Otto, le facteur de l’île, un original qui s’intéresse à la philosophie nietzschéenne et aux phénomènes paranormaux. Tout ce petit monde déjà passablement déprimé apprend soudain par la télévision qu’un conflit nucléaire vient d’éclater. Adelaïde fait une crise de nerfs, Victor lui fait une injection et Alexander s’isole pour prier. Il promet à Dieu de renoncer à tout ce qui lui est cher, même à la parole, si tout redevient comme avant.
Otto lui enjoint ensuite de se rendre chez Maria, la bonne islandaise : « Il faut que vous alliez la trouver et que vous couchiez avec elle. C’est une sorcière dans le bon sens. » Le film suit alors son axe essentiel : le récit poétique d’un miracle.

Les films-catastrophes ou de science-fiction à grand spectacle, qualifiés à tort d’apocalyptiques, sont légions et traitent généralement de la menace imminente de la fin du monde ; quant aux films post-apocalyptiques, ce sont en réalité des films post-catastrophe planétaire. À ma connaissance, aucun cinéaste n’a tenté d’adapter l’Apocalypse de Jean, en traitant par exemple des thèmes eschatologiques, comme le combat contre Satan et ses armées, la persécution de la communauté des croyants, le retour du Christ en gloire, le Jugement divin, etc. Tout en prenant des libertés par rapport à la tradition chrétienne, Le Sacrifice (1986) d’Andreï Tarkovski est un de ceux qui s’en inspire le plus.

Le grec apokalypsis signifie « dévoilement ». L’Apocalypse dévoile la face cachée des choses. Les rêves prophétiques qu’a eus Jean sur l’île de Patmos et qu’il a retranscrits révèlent la façon dont Dieu prépare nos âmes et l’humanité en vue de ce qui va arriver « à la fin », au Jour du Seigneur : le don de la grâce, le retour du Christ et l’entrée en vision béatifique (nous verrons la Trinité « face à face »). Il est donc bon de rappeler qu’au-delà des épreuves, des phénomènes effrayants et des catastrophes, les visions du disciple du Christ véhiculent un message d’espérance : l’Amour sera définitivement victorieux du Mal et de la mort. Comme le dit Tarkovski lors d’une intervention sur l’Apocalypse en 1984, dans l’église Saint-James de Piccadilly (1): "L’Apocalypse est effrayante pour chacun pris séparément, mais pour tous ensemble, elle contient un espoir. Et c’est en cela que réside le sens de la Révélation."
Cependant Jean n’a pas donné les clefs d’interprétation de cette Révélation. On peut voir là une proximité avec le style du cinéaste russe, qui a toujours préféré à la dramaturgie traditionnelle, la liaison poétique propice aux interprétations multiples.
Dans son livre Le Temps scellé (1986), il cite Goethe : « Plus l’œuvre est insaisissable, meilleure elle est. » Ainsi ne force-t-il pas le spectateur du Sacrifice à adhérer à ses convictions : assiste-t-on à un miracle ou au délire d’un vieil homme angoissé ? Le réalisateur a souvent fait la distinction entre le symbole, univoque, et l’image, équivoque. Dans sa conférence sur l’Apocalypse, il dit : « Nous sommes habitués à ce que la révélation soit commentée, à ce qu’on l’interprète. C’est justement ce que, de mon point de vue, il ne convient pas de faire, parce que (…) dans l’Apocalypse, il n’y a pas de symbole. C’est une image. »

En réalité, Tarkovski interprète tout de même l’Apocalypse. Si l’on se réfère aux quatre niveaux de lecture (2) des Écritures définis par saint Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique, le cinéaste se concentre sur le sens moral, qui indique le comportement à avoir pour être sauvé : « Et maintenant, je me pose une question : que dois-je faire si j’ai lu la Révélation ? Il est tout à fait clair que je ne peux plus être le même qu’avant (…) : sachant ce que j’ai appris, je suis obligé de changer. »
Dans Le Sacrifice, l’annonce de la catastrophe nucléaire produit des révélations personnelles chez certains personnages. Pour Adelaïde, le choc entraîne une sorte d’illumination : elle revoit sa vie avec lucidité et dit avoir « l’impression de sortir d’un rêve ». La gouvernante Julia se révèle lorsqu’elle refuse, probablement pour la première fois, d’obéir à un ordre d’Adelaïde : elle ne veut pas réveiller l’enfant qui dort à l’étage, pour ne pas l’effrayer inutilement. Mais c’est surtout sur le destin d’Alexander que la révélation opère : « Cet
homme a compris que, pour se sauver, il est indispensable de s’oublier soi-même, dit Tarkovski (3). Mon héros ne peut plus vivre comme avant et il accomplit un acte, peut-être désespéré mais qui lui montre qu’il est libre. De tels actes peuvent avoir une résonance absurde sur le plan matériel, mais sur le plan spirituel ils sont magnifiques, car ils ouvrent la voie d’une renaissance. »

La prière adressée par Alexander à Dieu l’amène à prendre un engagement radical, qui le décentre complètement de lui-même. Ses actes, qui semblent relever du délire, inscrivent le personnage dans la mouvance spirituelle typiquement russe des « fols en Christ ».

S’il s’inspire plus que d’autres films du livre de la Bible, Le Sacrifice s’en écarte sur de nombreux plans, notamment sur la conception du temps. L’Apocalypse, c’est la révélation du sens de l’Histoire par sa fin. Le livre de Jean confirme l’histoire chrétienne de l’humanité comme une aventure divino-humaine, avec un commencement et une fin. Or, dans son dernier film, Tarkovski semble lorgner vers une autre compréhension du temps.
Il y a d’abord, au début, les propos du facteur sur Nietzsche et « son fameux éternel retour (…) Au fond, rien ne change jamais ! C’est toujours le même désespoir et la même absurdité. » Mais surtout,

Tarkovski introduit ensuite une autre idée, qu’il a longuement mûrie dans son œuvre : celle de la réversibilité du temps. À la fin, laissant tout derrière lui - sa maison en feu, ses proches et son fils qu’il aime tant -, Alexandre monte de lui-même dans l’ambulance. Jusqu’où son acte individuel a-t-il influé sur le destin collectif ? La catastrophe semble avoir été effacée, mais pour combien de temps ? Seul Alexandre semble avoir changé.
Cette distorsion se retrouve de manière encore plus néo-paganique dans le personnage de Maria : c’est par la fornication avec cette « sorcière » qu’Alexandre sauve le monde. Il y a donc une référence antinomique à la Vierge Marie et à son rôle éminent dans le projet divin : c’est elle qui viendra vaincre définitivement Satan, le Corrupteur d’Eve.
Enfin, le choix de rendre muet le fils d’Alexander pourrait avoir été inspiré d’une réflexion sur la symbolique du chiffre 7, présent 40 fois dans l’Apocalypse. On comprend au début du film que le garçon a subi une intervention chirurgicale à la gorge. Alexander s’adresse longuement à lui dans des soliloques, notamment sur la mort, qui soulignent son rapport ambigu à la parole, qu’il juge oiseuse. Mais le mutisme de l’enfant cache peut-être aussi le lien paradoxal qui l’unit au vieil homme. Jamais nommé, Petit garçon - comme l’appellent tous les personnages - fait penser à l’enfant de sept jours du logion 4 de l’évangile apocryphe de Thomas : « Jésus disait : Le vieillard n’hésitera pas à interroger l’enfant de sept jours à propos du Lieu de la Vie, et il vivra. Beaucoup de premiers se feront derniers et ils seront Un. » Selon Jean-Yves Leloup, l’enfant de sept jours représente l’initié, celui sur qui reposent les sept dons de l’Esprit, et qui a réalisé en lui l’union des contraires (cf. le signe du Yin et du Yang qui orne la robe de chambre d’Alexander lorsqu’il met le feu à sa maison). C’est à l’âge de huit jours que le garçon est circoncis chez les juifs et qu’il reçoit son nom. La circoncision est ainsi un rite d’entrée dans le champ du langage et de la parole. L’enfant de sept jours, l’infans, représente l’esprit d’enfance des saints.

C’est au cours du montage du film que Tarkovski a appris qu’il avait un cancer. Le Sacrifice est son septième et dernier film. Dans sa jeunesse, à Moscou, lors d’une séance de spiritisme, l’esprit de Boris Pasternak lui avait prédit qu’il en réaliserait sept. « Seulement sept ? » s’était écrié le cinéaste - « Oui, seulement. Mais des bons. »




(1) À l’occasion d’une rétrospective de ses films à Londres.
(2) Les sens littéral, moral, métaphorique et eschatologique.
(3) Entretien paru dans la revue Positif, Paris, mai 1986.